BATTERIE DU CAP NÈGRE-CENTRE MUSÉOLOGIQUE

Jean-Yves Cassar : « entre Exil et Royaume, une rencontre »

C’est à l’Espace Interrogation, à Toulon, que j’ai vu pour la première fois, Louis Bénisti et ses peintures. J’exposais au même moment, à la Maison des Comoni, au Revest-les-Eaux. Louis Bénisti visita mon exposition en ma compagnie et si j’étais conscient de tout ce qui pouvait nous séparer du point de vue esthétique, et que les différences d’histoires personnelles et de parcours artistiques expliquent facilement, je savais qu’une sympathie réelle nous rendait mystérieusement complices. Nombre de personnes de mon âge témoigneraient sans peine du respect et de l’affection que nous nous vouions.
Nous eûmes d’autres occasions de rencontre, chez lui à Aix, à Lourmarin, pour la parution du « Premier Homme », où se tenait pour cette belle circonstance une exposition ; celle des peintres amis d’Albert Camus Nallard, Maria Manton, le surprenant Galliero, Assus, De Maisonseul et Balthus.
Cela me donnait enfin quelque prise sur la vie artistique en Algérie avant l’Indépendance, car j’étais mieux au fait à l’époque des avant-gardes européennes et américaines que de l’art de mon pays d’origine. Pour différentes raisons liées aux conséquences de la guerre. L’exposition actuelle où sont montrées certaines des peintures que Bénisti a vues aux Comoni, donne un sens particulier à cette rencontre, celui d’un moment «de temps renversé, temps de la peinture, seule patrie retrouvée » , pour reprendre les mots mêmes d’Albert Camus.

(Jean-Yves Cassar)


Louis Bénisti : une vie consacrée à l’art

Louis Bénisti est né à El biar, près d’Alger le 15 mai 1903. Après des études secondaires au lycée d’Alger, il entame à Paris, de 1920 à 1922, un apprentissage d’artisan joailler tout en suivant des études artistiques dans les académies parisiennes. Il pratique ensuite à Alger, la bijouterie jusqu’en 1925, date à laquelle il abandonne ce métier. En 1925, il fréquente à Alger, l’Académie d’Art dirigée par deux peintres catalans : Alfred Figueras et Rafel Tona. Il y rencontrera Jean de Maisonseul avec qui il se liera d’amitié.
En 1930, Jean de Maisonseul lui fait connaître Max-Pol Fouchet, Albert Camus, Louis Miquel, Pierre-André Emery, René-Jean Clot. En 1931, il aborde la sculpture. Albert Camus lui consacre un de ses premiers articles dans « Alger-étudiant ». Ayant obtenu une bourse de la Casa Velasquez, à Madrid, en 1934, il séjourne en Espagne l’année suivante. Puis, à son retour, il expose à la librairie des Vraies Richesses, à Alger, dirigée par Edmond Charlot. Dans ces années 30, il enseigne le dessin au lycée de Maison Carrée (El Harrach aujourd’hui) et participe avec Louis Miquel et Pierre-André Emery aux scénographies du théâtre de l’Équipe dirigé par Albert Camus. Il s’installe à Paris, en 1938, où il se consacre à la sculpture, mais en raison de la guerre il retourne à Alger, en 1941. Puis en 1942, il rencontre Solange, étudiante en médecine avec laquelle il se marie. À partir de 1943, il se consacre essentiellement à la peinture. Comme ses amis Galliero, Benaboura, Maisonseul, Audisio, Famin, Nallard, Maria Manton, Terracianno, Jean Sénac, Himoud Brahimi, René Sintès, et d’autres… il fait partie de ces artistes et écrivains amoureux du port d’Alger, que l’on a appelés la Génération du Môle. De 1948 à 1971, il enseigne le dessin dans les lycées d’Alger. En 1970, le Centre culturel français d’Alger, dirigé alors par
René Gachet, lui consacre une exposition rétrospective. En 1972, il s’installe à Aix-en-Provence où il continue son métier de peintre et de sculpteur. Il écrit aussi ses souvenirs d’enfance et raconte sa jeunesse algéroise autour de Camus et d’Edmond Charlot. En 1989, il retrouve les croquis réalisés au cours de ses promenades dans la Casbah. Restant fidèle à son Algérie natale,
il reprend ses dessins et réalise une ultime série de peintures, utilisant davantage la gouache que l’huile. Il meurt à Evian, le 1er mai 1995.
(Jean-Pierre Bénisti)